Le voyage retrouvé
Le voyage, c'est la rencontre ; l'organisation, c'est ce qui la rend possible. Il y a ceux qui débarquent dans un pays avec un carnet de coupons imprimés par un tour-opérateur à l'autre bout du monde, et ceux qui sont accueillis par quelqu'un du pays, qui connaît la terre, la langue et les histoires qu'on ne trouve dans aucun guide. Deux manières de voyager, grâce à deux logiques différentes : l'une, plus standardisée et plus lointaine, l'autre plus incarnée mais plus exigeante à organiser.
Mon grand-père partait en voyage organisé, valise à roulettes et badge autour du cou, sans jamais adresser la parole à un habitant du pays visité en dehors du guide et du chauffeur. Comment faisait-il pour dire qu'il « connaissait » l'Italie, le Maroc ou la Thaïlande ? Aujourd'hui encore, dans la plupart des destinations, tout le monde passe par les mêmes canaux — plateformes, tour-opérateurs, agences émettrices — et personne ne viendrait contester leur utilité malgré leur éloignement du terrain… ou plutôt si. On demande aujourd'hui encore plus lointain : plus de volume, plus de standardisation, plus vite, moins cher. On n'arrête pas le tourisme de masse… si facilement.
Une industrie et sa logique, pour quoi faire ?
C'est finalement très rapide de s'habituer à une manière de voyager, quelle que soit sa complexité : le voyage organisé, le tout-inclus, le circuit en car, l'appli qui réserve tout en trois clics. Et en général, il n'est pas facile de faire machine arrière. Il y a pourtant une autre manière de voyager qui peine à s'imposer, alors qu'elle a été pensée pour rendre le voyage plus juste, à la fois pour celui qui part et pour celui qui reçoit. Mais c'est une manière différente, qui demande de changer de point de vue. Ne pas l'avoir choisie spontanément induit un sentiment d'habitude : « je continuerai à réserver comme d'habitude ».
Pourtant, voyager de manière plus juste, plus authentique et plus profitable pour tous est l'objectif de tous les voyageurs sincères, y compris dans le travail des professionnels du secteur. Tous les jours, des réceptifs se lèvent dans leur pays et organisent des prestations touristiques. Cela occupe une bonne partie de leur vie ; ils le font souvent sans se demander s'ils pourraient être mieux reconnus, mieux rémunérés, mieux organisés. Combien de temps perd-on à négocier seul avec des intermédiaires, à répondre à des cahiers des charges différents pour chaque client, à recommencer chaque fois le même travail sans jamais le capitaliser ?
Combien de réceptifs,
pour combien de voyageurs mal accompagnés ?
Le tourisme de masse ne cesse de croître, et depuis la dématérialisation des réservations, l'accélération est encore plus forte : on appelle cela la "plateformisation” du voyage. Avec les OTA, les comparateurs et les réseaux sociaux, les voyageurs sont complètement dépassés, noyés sous une offre standardisée qui se ressemble d'un site à l'autre. Et pourtant, il faudra bien proposer autre chose, comme on a fini par proposer le commerce équitable face à l'agroalimentaire industriel.
Nous ne pouvons pas laisser le tourisme se réduire à une poignée d'intermédiaires qui captent l'essentiel des profits, et pour garder la main sur le sens du voyage, tout en avançant avec le monde, il nous faut faire des choix. Et les bons choix ne peuvent se faire qu'en connaissance de cause.
Il faut savoir de quoi il retourne quand on parle de réceptif, de voyage sur-mesure ou d'économie sociale et solidaire.
Savoir organiser le voyage à sa juste mesure, le faire vivre, en prendre soin, l'adapter à celui qui reçoit autant qu'à celui qui part… c'est le propre du bon artisan du tourisme, du vrai professionnel. Que ce soit un circuit dans le désert ou un séjour culturel, c'est la même exigence. Mais curieusement, on pense encore que c'est au voyageur de tout organiser lui-même, ou à la plateforme de tout faire à sa place. Si la plateforme ne connaît pas le pays, elle ne peut pas garantir la rencontre ! Même le meilleur outil de réservation a besoin d'un réceptif pour lui donner du sens, pour le relier à une réalité locale, en d'autres termes, pour lui donner une méthode.
Il y a toujours besoin de quelqu'un, sur place, pour montrer comment vivre le pays plutôt que le traverser.
Nombre d'offres touristiques se disent sur-mesure ou authentiques. Elles essayent d'éviter l'intermédiaire local ; et certaines y réussissent en apparence : on réserve en trois clics et on est en vacances la semaine suivante. Mais ces offres, pour être vendues aussi vite, sont soit la copie d'autres circuits déjà éprouvés, soit elles restent en surface, c'est-à-dire qu'elles ne proposent que des expériences basiques. Or le réceptif, par définition, est celui qui connaît des choses que ne connaissent pas les gens qui ne sont pas du pays, des choses complexes, incarnées, propres à un territoire.
Le voyage réellement sur-mesure est donc, par définition, complexe à monter. Et si ce n'est pas la rencontre elle-même qui est difficile à organiser, c'est sa mise en relation avec le reste de la chaîne du voyage — vendeurs, plateformes, transporteurs — c'est-à-dire la méthodologie commune. C'est souvent cette organisation collective qui semble difficile à appréhender, car elle bouscule les habitudes de chacun, réceptif comme distributeur.
En règle générale, bon nombre de réceptifs s'affranchissent de cette mise en commun, faute d'organisation qui optimiserait leur travail avec celui des vendeurs, dans un ensemble cohérent. Ce qui se passe le plus souvent, c'est que chacun improvise, s'arrange, invente et, bon an mal an, répond à la demande qui lui est faite. Une grande partie des réceptifs, restés isolés, s'épuisent à négocier seuls, faute d'un collectif — humain — pour installer l'harmonie entre leur métier, les distributeurs et les voyageurs.
Qu'on ait réussi ou non à se faire une place, le voyage se vendra, mais à quel prix ! Combien de marge perdue au profit des intermédiaires, de stress à répondre seul à des exigences disparates, de rencontres appauvries faute de moyens… Et tout cela, parce que le réceptif reste seul, ou qu'il n'a pas les bons outils, ou simplement que sa voix ne porte pas assez loin. C'est comme accueillir des voyageurs sans jamais être reconnu par ceux qui les envoient : c'est possible, mais à quel prix !
Nous ne vendons pas des voyages, nous les faisons vivre !
Le circuit en lui-même n'a aucune valeur sans celui qui le fait vivre sur place. La méthode, l'organisation collective, elle, a de la valeur. Et cette méthode n'est pas seulement celle d'un système de réservation, elle est le combiné cohérent et harmonieux entre le réceptif, ses partenaires et le voyageur.
Il est donc impératif, pour construire le bon modèle, de bien connaître les réceptifs qui le porteront, et les acteurs — fournisseurs, clients, salariés — qui l'utiliseront avec eux.
C'est tout l'objet de la SCIC Destino World : aider les réceptifs à documenter et consolider leur méthode de travail, afin de pouvoir la relier aux bons canaux de distribution, ceux qui les valoriseront vraiment. Ces canaux doivent être choisis très précisément. On ne construit une industrie plus juste que si l'on sait précisément qui fait quoi.
Et des modèles économiques, il en existe des centaines, pour toutes les envies de voyage. Une jungle dans laquelle les réceptifs isolés peuvent très facilement se perdre, se faire dépouiller de leur marge, se tromper d'intermédiaire. Il existe des circuits de distribution équitables, durables, respectueux des cultures locales, qui se soucient des ressources humaines et naturelles… et il y en a d'autres qui n'ont aucune de ces qualités.
Ce sont pourtant des caractéristiques essentielles, et en plus le modèle doit remplir trois missions qui nous sont chères, car elles préparent le monde de demain en garantissant la durabilité du tourisme, c'est-à-dire son évolution raisonnée vers un échange plus juste entre voyageurs et populations d'accueil.
Une coopérative de réceptifs doit garantir trois objectifs
Améliorer la rentabilité du réceptif.
Faire plus de ventes en captant moins de marge intermédiaire. Ce qui plombe l'activité d'un réceptif, ce sont les négociations répétées avec chaque distributeur, ou pire, le temps passé à comprendre « comment vendre » sur tel ou tel marché lointain. On dit qu'une plateforme suffirait à s'occuper de tout ça, pour laisser le réceptif se concentrer sur l'accueil. Très bien, mais on en revient au même : « comment se faire connaître, sans y perdre sa marge ? »
Préserver les territoires et les cultures.
C'est le cheval de bataille du voyage sur-mesure : un tourisme qui profite d'abord à ceux qui accueillent. On sait tous que le tourisme de masse consomme énormément de ressources et pèse sur les populations locales. Mais pense-t-on à des choses plus basiques, comme ces circuits copiés-collés d'une destination à l'autre, vendus sans lien réel avec le territoire ? Le voyage, c'est comme la voiture : il y a le tout-inclus aux gros volumes standardisés, et il y a le sur-mesure à taille humaine. Les deux servent à visiter le même pays !
Optimiser la reconnaissance du métier de réceptif.
Ne pas attendre d'être remplacé par une plateforme pour se sentir reconnu dans son travail. Il faut optimiser, c'est-à-dire vendre de manière plus rentable, mais en même temps il faut gagner en reconnaissance. Éviter l'isolement, se consacrer à ce qu'on sait faire de mieux — accueillir —, avoir les bons partenaires à portée de main… et surtout travailler en bonne entente avec les distributeurs et les voyageurs. « Vous êtes trop cher », « je n'ai pas eu de retour à temps », « ce n'était pas ce qui était prévu »… autant de petites phrases qui piquent et qu'il n'est pas bon d'accumuler seul, sans collectif pour les absorber.
En conclusion
Cette vision inhabituellement optimiste du voyage est envisageable grâce aux efforts de tous. Ne pas voir le tourisme comme une nouvelle forme de colonisation, mais au contraire comme une chance de faire vivre les territoires qui accueillent. Mais effectivement, si on laisse le contrôle aux seuls intermédiaires, plateformes ou tour-opérateurs, le tourisme pourrait basculer vers tout autre chose. Il en va donc de la responsabilité de chacun — réceptif, fournisseur, client, salarié — de s'intéresser à cette autre manière de voyager, de la comprendre et de la construire ensemble, pour pouvoir la maîtriser et maîtriser ainsi le sens du voyage.
Bâtir une organisation à la mesure de son métier, apprendre à la faire vivre collectivement, construire de belles rencontres est l'apanage du bon réceptif. Soyons, grâce à la coopérative Destino World, de bons artisans du voyage au service du tourisme de demain.